Blanc dans ma tête, vide dans mon coeur

 

Totalement tétanisée par la tristesse,
Mots qui butent, corps qui flanche, larmes absentes,
J’erre. Blanc dans ma tête, vide dans mon cœur.
Noir tout autour, le plein d’absurde chaque jour.

Dieu, apprends moi à faire le deuil, toi qui tue
Tes fils, chaque jour, sans raison, sans prévenir.
Donne-moi du sens pour vivre, rester debout,
Moi qui suis là et lui, parti je ne sais où.

Oublier, peut-être. Ce serait un remède.
Odieux, horrible, obstiné souvenir d’hier.
Tous ces beaux jours de joie inconsciente et prospère
Perdus, évanouis, à jamais, dans l’inconnu.

La négligence

Dans mon article précédent, j’évoquais une manière d’envisager les relations par une métaphore, celle de la plante verte. Et bien sûr, comme tout être vivant qui se respecte, une plante verte a besoin (selon les caractéristiques spécifiques de son espèce) d’une certaine attention, d’un soin particulier. Qu’il s’agisse d’un cactus ou d’un pot de fleurs, un végétal, extrait de son milieu naturel, à qui on n’accorde pas ce soin, dépérit tôt ou tard. Une relation, comme une apparence, peut être négligée. On choisit délibérément de ne pas s’en occuper, de la laisser comme elle est, de ne pas en prendre soin. Qu’il s’agisse du rapport à soi ou de la relation avec autrui (l’aimé, l’ami, le parent, le collègue), on observe parfois la présence de la négligence. Par négligence, j’entends ici tout à la fois le désinvestissement, l’inattention, la procrastination, la « flemme », quelque chose comme une indifférence au soin.

 Dans le rapport à soi, la négligence peut être physique ou mentale : ne pas faire attention à son apparence et choisir d’être négligé, n’est-ce pas, dans la démarche,  à peu près la même attitude que celle d’avoir une hygiène de vie néfaste (sauter des repas, ne pas dormir suffisamment, etc.) ? Je pense ici à l’antinomie de cette négligence, qui me semble être le « kalos kagathos » (je n’écris pas le grec désolée pour l’orthographe incertaine), c’est-à-dire la quête du « beau » et du « bon », ou encore la maxime romaine  « Mens sana in corpore sano » (Juvénal, Satire X). La négligence serait alors le « je-m’en-foutisme » délibéré du « sain », dans une attitude revendicatrice disant, grossomodo « de toute façon je m’en fous, c’est mon corps je fais ce que je veux ».

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capture d’écran de la série hilarante  « the last man on earth »

Dans le rapport à autrui, la négligence me semble prendre deux formes distinctes : celle du refus de se plier à un devoir (la négligence serait alors un désinvestissement rebelle, relevant peut-être d’une éthique) ou celle de l’inattention, du non-soin. Ainsi, un individu peut adopter, dans le travail, une attitude ou des paroles qui ne respectent pas les règles : l’élève qui ne fait pas son travail, l’employé qui arrive systématiquement en retard, le travailleur qui bâcle son travail. Ici, je m’interroge : qu’est-ce qui cause/occasionne ce désinvestissement ? Comment permettre ou (re)construire de l’investissement ? Par ailleurs, en ce qui concerne les liens que l’individu entretient et nourrit avec autrui dans un cadre affectif (amitié, famille, amour), quels sont les critères pour définir les indices de la négligence ? Une femme qui dit de son mari « il me néglige » peut tout à la fois dire « il ne me parle pas », « il ne me désire plus » ou « il ne s’intéresse pas à moi ». De même, les drames amicaux et amoureux de l’adolescence se forment aujourd’hui sur un message lu et non répondu sur facebook, ou encore sur un silence incompris de plusieurs heures ou plusieurs jours, à l’heure de la communication quasi-instantanée. Dans la relation avec autrui, notre progrès technique semble donc favoriser le sentiment de négligence – si ce n’est la négligence elle-même. Qu’est-ce qui fait que je réponds immédiatement à tel ou tel message, et non à celui-ci ?

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capture d’écran de la folle série anglaise  « how not to live your life »

Dans le rapport au monde (environnement naturel, urbain, lieux, animaux, etc.), la négligence peut également être de deux degrés distincts : d’abord, l’indifférence, le désintérêt; puis le comportement négligent néfaste. Ainsi, on peut être indifférent ou désintéressé par l’écologie, le tri sélectif, les enjeux destructeurs de certains types de consommation de produits (huile de palme, traitement des animaux dans l’industrie agro-alimentaire, etc.). Le désintérêt s’illustre alors essentiellement par le refus de s’informer, et une forme de paresse dans l’immobilisme de pratiques quotidiennes avérées néfastes pour l’environnement. Le second degré est celui qui correspond, à peu de choses près, à l’attitude d’un homme qui crache dans la rue : il s’agit du « je m’en foutisme » poussé à l’extrême, dans lequel on trouve, pêle-mêle,  les déchets abandonnés en pleine nature, la maltraitance ludique ou l’abandon des animaux domestiques, la chasse divertissante des animaux en voie d’extinction, ou même le mégot jeté négligemment sur le trottoir.

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capture d’écran illustrant la dendrophilie, sexualité dirigée vers les végétaux,
issue de la série exquise « My name is Earl »

 le désinvestissement politique est-il une négligence ?

Quelles sont les conditions préalables à la négligence ?

 La négligence est-elle nécessairement l’indice du désintérêt ?

 Sur le plan affectif, ne néglige-t-on que ce que l’on considère comme acquis ?

Sur le plan personnel, la négligence peut-elle être saine ?

Dans quelle mesure l’éthique (la morale) permet-elle de penser la négligence ?

Voilà en vrac quelques idées et beaucoup de questions sur cette notion de négligence. A cela, il faut encore ajouter le fait que caractériser une parole, une personne, ou un comportement  comme « négligent » est le fruit d’un jugement. Dans la majorité des cas, donc, un individu X juge un individu Y. Seulement, cette « négligence » est-elle toujours consciente, choisie, délibérée ? Est-elle seulement véritablement de la négligence, ou simplement un comportement, un discours, une posture de l’individu Y qui ne correspond pas aux codes de l’individu X ? (Ici, je réfléchis surtout à propos du ressenti de la négligence dans le cadre affectif.)

J’attends vos réponses, vos questions, vos avis et vos idées pour continuer à penser tout cela (et notamment élaborer une réflexion sur l’opposé de la négligence, le soin).

Les relations sont des plantes vertes

(ceci n’est pas un prétexte pour les photos végétales.  Teneur philosophique extrême, attachez vos ceintures, attention au départ.)

Avec S., on a parfois, le soir, alors que le temps vire à l’orage et que l’on est affalées sur le canapé-lit, des discussions socio-psycho-philosophiques qui se transforment en  métaphore filée géante.

La dernière en date : les relations (amoureuses / amicales / familiales) sont des plantes vertes. Pour qu’une plante pousse, il lui faut du soleil et de l’eau. ça fait la photosynthèse, après elle est toute verte et ses feuilles frétillent. Continuons la métaphore : disons que l’eau constitue les échanges, les moments passés ensemble, bref, l’ensemble des interactions qui se nouent entre deux individus. En plus, comme l’eau est un nom massif, c’est un tout indivisible et on a pas besoin de se poser la question de qui fait quoi parce que sinon on rentre dans une histoire de calcul et c’est une autre histoire (qui ne me plaît pas, je n’ai jamais aimé les maths).  Disons que le soleil c’est la fréquence de ces interactions – attention, je sens les objections venir, attendez la fin siouplé. Enfin, disons que la qualité de la relation c’est la vie de la plante (elle fait des fleurs, elle frétille, elle grandit, elle a des fruits, etc.).

Notez au passage que bleu + jaune = vert

donc pour ceux qui aiment les calculs tout va bien.

(au passage, le drapeau correspondant à ce calcul est celui de Bray-Dunes, ville située à la pointe Nord  de la France, et que je n’ai pas encore visitée, trois fois hélas.) 

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Hé bien, il y a autant de relations qu’il y a de plantes vertes. Soit, selon Wikiwiki, plus de 400 000 espèces différentes. Chaque espèce de plante a ses caractéristiques. Elle a son climat, sa morphologie, ses cycles, sa vie, sa mort… L’avantage d’envisager les relations comme des plantes vertes, c’est qu’on explose la notion de norme, ou de normalité. Par exemple, si vous arrosez trop un cactus, il meurt. De même, mettez un rhododendron en plein soleil, et bim, il fait la gueule.

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Je vous présente Socrate et Platon, les cactus adoptifs de F. et moi

Idem en ce qui concerne la durée de vie d’une relation : le pin de Bristlecone Mathusalem,  en Californie, par exemple, existe depuis 4848 ans. A côté, le coquelicot ne vit qu’un instant. Mais c’est beau, quand même, un coquelicot. L’avantage de cette métaphore filée, c’est donc qu’elle détruit toute comparaison (sans mauvais jeu de mots).

Franchement, on ne peut pas comparer un cactus, un baobab et une marguerite.  On dirait le début d’une blague pour petite fille de 6 ans. Ba voilà.

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Bim, explosé, le système normatif des relations affectives.

Il n’y a plus une, deux, dix types de relations. Fini, ko, Over, les tests MadameMagazine qui déterminent votre BestaCopine ou votre AlterEgoIdeal. Désormais, il vous reste la possibilité d’approfondir vos connaissances en botanique, truelle d’un côté, et arrosoir de l’autre.

Plus sérieusement, envisager les relations par le prisme végétal libère beaucoup. Une discussion amorcée depuis quelques temps avec F. a fait surgir la difficulté, notamment à propos du rapport amoureux, d’envisager une manière de vivre la relation en s’extirpant des schémas suivants :

 [coup de foudre + passion + mariage + enfants + maison + chien, 4×4]

{- divorce – dépression – crise de la quarantaine – rencontre amouricale de la 50aine}

Bien sûr, comme tout schéma qui se respecte, ceux-ci sont caricaturaux. Ils restent tout de même effrayants, qu’on s’arrête ou non à la parenthèse positive. Tentez maintenant de caricaturer un châtaignier, une rose, ou même une fougère ! Suivant l’espèce de votre relation, vous comprendrez (seul(e) ou à deux) si, pour « fleurir », votre relation se construit avec peu/beaucoup d’interactions, à une fréquence et une quantité +/- importante.  Et quand bien même votre relation (amoureuse, amicale, familiale) ne relève pas de l’espèce des arbres centenaires, qu’importe !

Enfin, n’oublions surtout pas, afin de ne pas s’enfermer dans l’une des 400 000 espèces existantes, que chaque année, on découvre 2 000 nouvelles espèces de plantes jamais répertoriées auparavant.

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Agreg 2016 : Climax

Cette année, j’ai fait le choix de ne pas écrire sur l’agrégation parce que :

1- J’ai fait des articles l’année dernière

2- J’ai refait une année et je n’en n’ai pas été très fière (un peu comme lorsqu’on finit un pot de Nutella dans son appart et qu’on ne nuit à personne mais qu’on a fait ça de manière compulsive et qu’on ne peut pas s’empêcher, bizarrement, d’avoir une culpabilité enfantine)

3- Ecrire sur l’agrég au lieu de préparer l’agrég, c’est vraiment trop 2014 quoi.

Mais comme l’agrég, tu l’aimes ou tu la quittes, et que je vais bientôt en finir, voici un résumé en accéléré de cette année, intitulée Climax. Le dictionnaire m’indique qu’un climax est « le terme d’une progression, ascendante ou descendante » ou  » point culminant« . On est content. Ce terme résume bien la trajectoire de mon année, et celle, en symétrie parfaite, de mon mal de dos. 

Donc, oui, j’ai refait une année. J’ai retrouvé mes deux copains (Z. et C., merci à eux d’avoir été là cette année), on s’est mis au premier rang, on a changé de côté parce que le côté droit ça nous rappelait trop l’année d’avant, et on a fait un trio comique à notre manière, parce que notre ami Figaro, cette année, nous a rappelé l’importance de s’ « empresser de rire de tout, de peur d’être obligé(s) d’en pleurer ». Et on est là, en cours, on fait un peu les marioles parce qu’entre redoublants, la seule manière d’arriver à accepter d’être encore là, c’est de se rendre compte de tout ce qu’on a appris, quand même.(Voir l’article de Vice Magazine qui souligne à quel point le concours de l’agrégation est destructeur, un peu). Alors on fait des blagues sur la négation bitensive et puis on se sent toujours aussi mal dans nos baskets, alors on se met au boulot et – sans blagues – on travaille comme jamais. Finie la rigolade, finies les dispersions grammaticales dans Le Goffic et La GMF, finies les vingtaine d’heures passées à réfléchir stylo en main sur un sujet de leçon sans rien finaliser.  On apprend à synthétiser, faire les concours blancs dans les temps, comme il faut, on va courir pour que le corps ne meure pas à petits feux. Discipline, rigueur, plan en trois parties trois sous-parties avec une accroche, des transitions et une belle ouverture sexychocolat.

L’avantage de la discipline, c’est que le travail avance de manière constante. On pense à tout ce qu’il nous reste à faire et on évite de trop compter les jours, même si on le fait quand même. A ce propos, je tiens à souligner la terrifiante habitude prise cette année : tenir un journal de travail, avec date, nombre de jours restants avant les écrits, nombre d’heures passées sur tel ou tel exercice/ouvrage. Oui, oui, l’agrégation m’a rendue maniaque et psychorigide. Et puis les écrits arrivent. La semaine se passe, et bien sûr, je compare avec l’année dernière : bizarrement, ça semble plus dur, tout est mitigé, le sujet de dissertation c’est Ronsard et ça me fait chier de parler d’amour, on tombe sur Zola en grammaire et tout le monde est dégoûté, d’autant plus que le jury s’est amusé cette année à nous faire une jolie question de synthèse en lexicologie sur le figement lexical. La version de latin nous achève et on sort de là complètement « incertain », pour citer notre Blaise Pascal national. Dans la foulée, parce qu’un concours n’est jamais suffisant, avec les copains on passe le CAPES qu’on a pas vraiment préparé, il y a une énorme montée pour aller au lycée où se déroulent les écrits, on y voit du symbolique et on se sent un peu con de tout intellectualiser comme ça. On se marre un peu jaune parce qu’on a fait comme on pouvait nos épreuves, et qu’en bons candidats à un concours, on sait bien qu’on aurait vraiment pu mieux faire si on avait préparé ça comme il faut.

S’ensuit le doute de l’attente des résultats. Sachez-le, rien n’est plus détestable que l’attente du résultat d’un concours, qui plus est quand on le passe pour la seconde fois, et qu’on a mis le coeur, les tripes, le dos dans la bataille. Et les résultats arrivent. Joie d’être admissible, dégoût de perdre mes compagnons qui ont travaillé aussi vaillamment, aussi durement. Puis, ascenseur émotionnel quasi quotidien de la préparation des oraux :

joie – épuisement – combattivité – lassitude – hargne – mal de dos – espoir.

Lente et systématique préparation quotidienne, pratique des exercices oraux que je n’avais pas faits l’an dernier, résolution quotidienne d’être  préparée, cette fois. La discipline, encore et toujours, comptabilité du temps de travail, craquages occasionnels soignés à coups d’amitié, de soutien familial, câlins amoureux, cuisine et sport.

Et nous voilà en juin. J’ai passé mes deux premiers oraux et j’ai toujours mal au dos. Pour reprendre l’expression paternelle, « je suis tendue comme un string ». Ou, pour faire plus chic, on peut résolument appliquer le titre du chef d’oeuvre d’Almodovar à ma situation actuelle : Femmes au bord de la crise de nerfs. Quels que soient les résultats, cette année, je serai allée jusqu’au bout. Et, dans ces derniers instants paroxysmiques (on se fait plaisir avec le vocabulaire ce soir), les mots de Beckett dans Fin de Partie résonnent résolument :

«  ça va finir, ça va peut-être finir. Les grains s’ajoutent aux grains, un à un, et un jour, soudain, c’est un tas, un petit tas, l’impossible tas. »

Pour ceux qui auraient la flemme de tout lire, un résumé en images de cette année-climax

Septembre 2015 : la rentrée 

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Mars 2016 : les écrits 

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Juin 2016 : les oraux 

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Digressions sur le temps

« tout est affaire de chronologie. »

Le Temps Retrouvé, Proust (44)

Pour Proust : l’œuvre d’art est intimement liée au temps. Contre Proust : la mémoire n’est pas un bonheur, elle est l’image d’un bonheur perdu (« les vrais paradis sont les paradis qu’on a perdu »).

Je suis contre la nostalgie. Le bonheur existe uniquement dans le présent. L’image doucereuse d’un bonheur passé n’est qu’une construction mentale, elle n’existe plus – ce bonheur n’existe pas.

Il me semble que l’art seul est un remède au temps et à la mémoire.

Le temps, ce monstre incompréhensible. Penser le temps est vertigineux, incompréhensible et effrayant.

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La mémoire. On a tendance à voir celle-ci comme une compétence, ou plutôt une des puissances de l’esprit capable de garder une trace immatérielle du temps qui passe. Mieux : la mémoire est l’unique preuve virtuelle que le temps existe, que le concept de temps même est opérant. Quel horrible fardeau que cette capture vulnérable d’un moment ! La mémoire, en effet, n’est que lacunaire. Elle dit à quel point le présent, dans son immensité, n’est plus. Elle est le fragment décevant. J’ai toujours détesté la pensée fondée sur la nostalgie. Je la trouve suicidaire, puisqu’elle est par essence antivitale : penser à ce qui n’est plus, c’est détourner le présent de lui-même, et s’en échapper sans pouvoir l’habiter. Depuis l’adolescence, depuis la philosophie, je suis totalement hantée par le « da-sein ». C’est peut-être la pensée qui a le plus résonné à l’intérieur de mon être. Et ce n’est peut être pas un hasard si, lorsque j’ai compris ce qu’était que le da-sein, peu de temps après avoir blotti ma pensée dans le « deviens ce que tu es » qui m’a séduite d’abord, c’était par le biais d’une réflexion sur l’art. Je crois que le cœur vibrant de tout mon être réside dans cette interrogation sur la présence au monde et l’angoisse implicite qui s’y niche : nous disparaîtrons, nous disparaissons, nous avons disparu. C’est peut-être la première raison pour laquelle j’ai haï la pensée de la photographie de Barthes lorsque j’en ai entendu parler : je conçois la photographie comme le contraire d’un constat inéluctable de la mort. La photographie est pour moi, comme l’écriture, le remède à la mort, pas son témoignage blême et immobile, qui crie par son essence inerte la mort. La photographie, non, ce n’est pas les trompettes de Jéricho. La photographie est le pied de nez à la lacunicité de notre mémoire, elle est une protestation, un refus, une revanche. Ce temps que je soustrais à l’expérience de la présence lorsque je photographie – car oui, je suspends, en apnée, mon vivre au moment où je capture le présent – à quel point ce négatif est-il développé à l’infini ensuite ?

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L’art est le remède parce que l’art figure nécessairement un être-ailleurs au moment-même de l’être-là. Reste à savoir si la contingence, convergence ou coïncidence de l’être-là avec un être-ailleurs est possible, et selon quelles conditions. Et c’est rageant parce que cette idée-là, celle de conditions nécessaires d’un être-là avec l’être-ailleurs, c’est-à-dire avec l’œuvre d’art, me fait nécessairement penser à l’épique et notamment à Brecht et le théâtre épique comme forme de distanciation. Une juste et nécessaire distance entre l’être-là, et entre l’être-ailleurs, l’homme tenu, en sorte d’ascète méditatif lucide à moitié intéressé, un pied dedans un pied dehors, mi-figue, mi-raisin. Comme s’il fallait un être-à-côté, un être-neutre, pour pouvoir expérimenter pleinement cette rencontre de l’être-là et de l’être-ailleurs, de leurs effets l’un sur l’autre.

Une digression, qui n’en est finalement pas une : Je crois que c’est parce que j’aime l’effort que je m’intéresse à l’hybride, et que j’aime les réflexions sur les métamorphoses. Et je crois que j’aime les métamorphoses parce que je cherche un remède au temps qui passe, et la métamorphose, c’est l’idée du temps qui passe inscrite dans un corps. C’est donc la preuve – cette fois-ci profondément matérielle, charnelle – que le temps existe.

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Une autre errance anecdotique : je crois que je vibre la danse aussi profondément parce qu’elle est cet instant qui tournoie, elle est la manière de vivre si intensément le présent qu’il semble se figer et en même temps disparaître. Une spirale infernale qui conduit à l’extrême bascule du néant. C’est peut-être l’art le plus tragique, aussi, avec le théâtre : il est éphémère. D’où, peut-être, son intensité. Je ne parle pas de la danse regardée, ni du théâtre vu : je parle de ces arts pour et dans ceux qui le vivent à l’instant où il se réalise, et n’en garde aucune trace. C’est un évènement.

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Rien à voir encore, mais je crois que la poésie de Bonnefoy est la réponse à l’angoissante philosophie de Schopenhauer. Elle donne une piste pour vivre, tout simplement.

Rien à voir encore, une de ces petites coïncidences qui fait que la discussion de ce soir sur le temps prend aussi bien dans ma pensée, maintenant : mon père, à Noël, qui dit à quel point je distors l’instant (ou quelque chose comme ça) dans ma manière d’écrire. Une sorte de « il ne se passe rien », il te faudrait 200 pages pour raconter quelque chose. J’ai cru que c’était un défaut et je me rends compte maintenant à quel point c’est peut être un compliment. J’écris comme si je conjurais de toutes mes forces cette fulgurance du présent qui s’enfuit à chaque instant.

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